Les trois font le père : la construction d’une triade
Dans mon cabinet libéral, j’accompagne chaque semaine des couples et des parents au moment où leur vie bascule avec l’arrivée d’un enfant. Une naissance est souvent racontée comme une rencontre à trois… Pourtant, derrière cette évidence se joue un immense remaniement : celui de la construction d’une famille.
Si la parole des mères s’est progressivement libérée autour de la maternité, de ses bouleversements et de ses ambivalences, celle des pères reste encore parfois plus silencieuse. Pourtant, devenir père est lui aussi une traversée profonde, faite de bouleversements, de découvertes, de doutes et de transformations.
Mon regard sur la paternité s’est construit au fil de deux expériences complémentaires : aujourd’hui dans ma pratique clinique auprès des familles, mais aussi auparavant dans les services de néonatologie et de réanimation néonatale.
C’est là, auprès de bébés parfois très fragiles, entourés de machines et de soins techniques, que j’ai rencontré des pères dans une place particulièrement singulière. J’ai vu des hommes devenir des points d’ancrage pour leur compagne hospitalisée, des présences sécurisantes pour leur bébé, parfois alors même qu’ils étaient eux-mêmes traversés par la peur et l’impuissance.
Cette expérience m’a profondément marquée : les pères ne sont pas des « aidants » autour du bébé. Ils sont des parents à part entière. Leur présence compte dès les premiers instants… et avant même la naissance.
La patrescence : devenir père, une transformation invisible
À l’image de la « matrescence », terme qui désigne les bouleversements psychiques liés au devenir mère, la notion de patrescence vient nommer cette transition identitaire vécue par les hommes lorsqu’ils deviennent pères.
Devenir père ne consiste pas seulement à accompagner la grossesse ou à assister à l’accouchement. C’est une transformation intime : revisiter sa propre histoire familiale, sa relation à ses propres parents, ses représentations de l’homme et du père que l’on souhaite devenir.
Cette période est parfois traversée par une question centrale :
« Quelle est ma place dans ce nouveau lien entre une mère et son bébé ? »
Dans une société qui valorise un père idéal — disponible, investi, protecteur, compétent, tout en continuant à répondre aux exigences professionnelles et sociales — la pression peut être forte.
Or, devenir père est aussi un apprentissage. Une rencontre qui se construit progressivement.
Auprès de sa conjointe : être un soutien qui permet la rencontre
Donald Winnicott a décrit la préoccupation maternelle primaire, cet état de disponibilité psychique intense qui permet à une mère de s’ajuster aux besoins de son nouveau-né.
Mais Winnicott insistait également sur un point essentiel : cette disponibilité ne peut exister que si l’environnement soutient la mère.
C’est ici que la place du père prend tout son sens.
Être père dans les premiers temps, ce n’est pas rivaliser avec la relation très intense qui peut se construire entre la mère et le bébé. C’est participer à créer les conditions qui permettent à cette relation d’exister.
Cela peut passer par des gestes très concrets :
- protéger le rythme du couple face aux sollicitations extérieures,
- prendre en charge une partie de la logistique quotidienne,
- accueillir les émotions de sa partenaire sans chercher immédiatement à les faire disparaître,
- offrir une présence stable dans une période de grands bouleversements.
Le psychanalyste Joël Clerget parle de la notion de « portance » : cette capacité à soutenir l’autre, à lui offrir une présence suffisamment solide pour qu’il puisse advenir dans son propre mouvement.
Cette portance n’est pas une prise de contrôle. Elle est un appui.
Dans cette perspective, prendre soin de la mère, c’est déjà prendre soin du bébé.
Auprès du bébé : construire une relation qui lui est propre
Certains pères expriment une inquiétude fréquente :
« Je n’ai pas les mêmes gestes qu’elle… Est-ce que je saurai créer un lien avec mon bébé ? »
La réponse est oui.
Le père n’a pas à devenir une copie de la mère. Son lien avec son enfant se construit dans une relation qui lui appartient.
Les travaux de chercheurs comme Michael Lamb ont montré l’importance des interactions précoces avec les deux parents. Le bébé construit des liens multiples, chacun ayant sa propre couleur.
La voix, l’odeur, la manière de porter, de parler, de jouer, de répondre aux signaux du bébé participent à cette rencontre singulière.
Le père peut être une figure de sécurité, d’exploration et d’ouverture vers le monde.
Il n’a pas besoin d’être parfait. Il a besoin d’être présent.
La triade : un équilibre vivant, jamais figé
La construction de la triade père-mère-bébé n’est pas une image idéale où chacun trouverait immédiatement sa place.
C’est un processus vivant, fait d’essais, d’ajustements, de tâtonnements.
Il faut du temps pour devenir parent.
Il faut du temps pour devenir père.
Il faut du temps pour que chacun trouve sa place auprès de l’autre.
Si vous vous sentez parfois maladroit, mis de côté, fatigué ou dépassé, cela ne signifie pas que vous n’êtes pas à votre place. Cela signifie que vous êtes en train d’apprendre.
La parentalité ne se construit pas dans la perfection, mais dans la rencontre.
Et parfois, le premier geste de soin envers sa famille consiste simplement à pouvoir dire :
« Je me pose des questions. J’ai besoin d’aide. »
Car parler, c’est déjà prendre soin…
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